Qu’est-ce qu’une écologie du sensible ?
Avant tout projet, il y a un geste discret : s’arrêter sur le site, rester et laisser le lieu venir. Ce moment ne produit rien, pourtant il décide de presque tout ce qui suivra.
L’écologie du sensible commence là — dans ce temps suspendu où le monde cesse d’être une surface à relever pour redevenir quelque chose qui atteint celui qui s’y tient. Elle relève d’une disposition plutôt que d’une méthode ou d’un style : une manière d’être attentif, lent, ouvert à ce qui se donne. Et la question déborde largement l’architecture — elle concerne quiconque travaille avec la perception.
Ce que sentir veut dire
Le point de départ est une interrogation simple : notre capacité de sentir est-elle encore vive ? Les stimuli n’ont jamais été aussi nombreux — images, sons, signaux se multiplient sans relâche. Mais cette abondance a fini par remplacer ce qu’elle devait servir. Le monde est si bien représenté, si vite, si complètement, que la représentation tient désormais lieu d’expérience. Un lieu se visite d’avance sur un écran ; on le reconnaît en y arrivant plutôt qu’on ne le découvre ; on en repart en ayant surtout vérifié qu’il ressemblait à son image.
Sentir, au sens plein, est autre chose. Le latin sentire dit éprouver, goûter, être traversé. Le mot porte une passivité assumée : sentir, c’est accepter d’être modifié par ce que l’on perçoit. Or la perception moderne s’est fermée à cette passivité. Elle veut saisir sans être touchée, comprendre sans être affectée, cadrer sans entrer dans le cadre. Le monde s’est aplati — moins dans les faits que dans la façon de l’aborder : une surface lisse, un flux sans épaisseur, quelque chose qui se parcourt du regard sans jamais inclure celui qui regarde.
Voir depuis un dehors : généalogie d’une rupture
Cette fermeture a une histoire. Elle remonte au geste fondateur de la pensée moderne : séparer pour mieux connaître. Séparer le sujet qui pense de la chose pensée — l’ego cogitans d’un côté, la res extensa de l’autre. Descartes installe là bien plus qu’un chantier philosophique : un mode de connaissance entier, fondé sur la dissociation. Le corps d’un côté, l’esprit de l’autre. La nature d’un côté, la culture de l’autre. Le sentir d’un côté, le savoir de l’autre — et toujours le second qui commande au premier.
Edgar Morin appelle cela la pensée simplifiante. Elle isole ce qui est en relation, réduit ce qui est complexe, coupe les liens qui font qu’un monde est vivant. Elle mutile, écrit-il : à force de séparer l’observateur de la chose observée, elle produit une intelligence aveugle, incapable de tenir ensemble l’un et le multiple, incapable de concevoir que percevoir, c’est déjà faire partie de ce qui est perçu.
L’architecture a subi la même coupe. D’un enseignement comme celui de Durand à l’École polytechnique — que l’architecte Alain Farel décrit comme « rien d’autre qu’une traduction du Discours de la méthode dans le domaine de l’architecture » — jusqu’au fonctionnalisme du mouvement moderne, la discipline s’est peu à peu enfermée dans un carcan : tout ce qui échappe à la mesure et à la prévision a été traité comme un reste négligeable. L’incertitude. Le doute. L’atmosphère. La relation d’un bâtiment à son milieu. On a appris à concevoir depuis un dehors — le point de vue d’un œil désincarné qui surplombe le plan — et les espaces produits tiennent à leur tour à distance ce qui les entoure.
La crise écologique est aussi une crise du regard
La crise écologique se raconte d’ordinaire comme une crise des ressources, des milieux, du climat. Elle est tout cela. Elle est aussi, plus discrètement, une crise perceptive. On a désappris à lire les traces du vivant, à entendre ses signaux, à négocier une présence au milieu d’autres présences. La continuité qui relie au sol foulé a cessé d’être sentie.
Cette perte prolonge une manière de penser qui a passé trois siècles à séparer ce qui perçoit de ce qui est perçu. On ne prend soin que de ce que l’on perçoit comme lié à soi. Un monde tenu à distance, réduit à une surface d’images et de données, devient un monde que l’on peut abîmer sans le sentir. La question du sensible touche donc au cœur du sujet, non à son décor.
Percevoir, c’est déjà être perçu
Il suffit pourtant de prêter attention pour voir s’inverser ce que la pensée du surplomb affirme. Toucher un objet, c’est aussi en être touché : sa chaleur ou son froid, sa texture, passent dans le corps qui les éprouve. Se tenir dans un paysage, c’est y être pris — éclairé par la même lumière, exposé au même air — plutôt que l’observer depuis un point situé en dehors.
Merleau-Ponty a nommé cette réciprocité : le chiasme. Le voyant est lui-même du visible, le touchant lui-même tangible. Voir, et être vu. Toucher, et être touché. La perception, plutôt qu’une flèche lancée du sujet vers le monde, forme un espace de contact où les deux se répondent. Le percevant est de la même étoffe que ce qu’il perçoit.
Coccia déplace encore l’idée. Le sensible, écrit-il, tient moins d’une faculté du sujet que d’un milieu partagé. La lumière, le son, l’odeur sont moins des objets captés à distance que des éléments dans lesquels le corps baigne, au même titre que les autres vivants. Respirer le même air, recevoir la même lumière : voilà déjà une cohabitation. Percevoir devient alors une immersion plutôt qu’une opération de l’esprit. Le corps, plutôt que posé sur la Terre comme sur un support, en est la continuité.
Les sciences cognitives disent une chose proche avec la notion d’énaction : un être vivant fait émerger son monde en agissant et en percevant, plutôt qu’il ne le reçoit tout fait. Le monde perçu et le corps qui perçoit se co-produisent. Le paysage ne précède pas le regard qui l’enregistrerait : il y a un parcours, un corps qui se déplace, une attention qui se pose, et de ce mouvement naît quelque chose d’inédit — ce lieu-ci, tel qu’il se donne à cette marche-là.
Penser avec
Puisque toute perception est incarnée, localisée, partielle, le vieux rêve d’un point de vue de nulle part perd son fondement — ce regard neutre, sans corps ni position, qui prétendait embrasser le tout du dehors. Donna Haraway l’a montré : l’objectivité se gagne en assumant sa situation plutôt qu’en l’effaçant. Un regard qui sait d’où il parle, qui reconnaît ses angles morts, vaut mieux qu’un regard qui se croit universel.
De là émerge un déplacement simple à énoncer, exigeant à pratiquer : passer de percevoir à percevoir avec. Avec les vivants, avec les lieux, avec les matériaux, avec ceux qui habiteront plus tard. Tout ce qui est perçu perçoit en retour, à sa manière — un sol se tasse ou se draine, une pièce accueille ou refuse une lumière, un versant impose sa pente. Concevoir devient alors une conversation plutôt qu’une capture : avancer des hypothèses, écouter ce que le lieu répond, ajuster. Une forme de diplomatie silencieuse.
La dimension politique est là, au sens le plus littéral. Ce que Rancière nomme le partage du sensible désigne la façon dont une société découpe le visible et l’invisible, ce qui compte et ce qui reste au second plan. Rendre de nouveau perceptibles un sol, un cours d’eau, un usage discret, une présence non humaine, c’est déjà redistribuer ce partage — faire entrer dans le champ commun ce que le regard de surplomb avait laissé dehors.
Un déplacement plutôt qu’une méthode
L’écologie du sensible propose donc un déplacement plutôt qu’un protocole : du surplomb vers la participation, de la maîtrise vers le soin, de la distance vers la présence. Percevoir cesse d’être un acte de pouvoir — mesurer, cadrer, arrêter — pour devenir un acte de présence : être là, disponible, modifiable par ce qui se donne.
Ce déplacement commence dans le geste le plus ordinaire, loin des institutions et des grands discours : s’arrêter sur un site avant de le relever, dessiner un lieu à la main pour le regarder plus longtemps, marcher un terrain plutôt que le survoler sur une photo aérienne. Des gestes lents, sans prestige, qui ne produisent pas de document immédiat. C’est dans cette humilité que se noue quelque chose de politique — car une manière de percevoir engage toujours une manière d’habiter, donc une manière de vivre ensemble.
Pour aller plus loin
- René Descartes, Discours de la méthode (1637).
- Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe (ESF, 1990) et La Méthode, t. 1 : La Nature de la Nature (Seuil, 1977).
- Alain Farel, Architecture et complexité, le troisième labyrinthe (Éditions de la Villette, 2008) — d’où est tirée la lecture de l’enseignement de Jean-Nicolas-Louis Durand.
- Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception (Gallimard, 1945) et Le Visible et l’Invisible (Gallimard, 1964).
- Emanuele Coccia, La Vie sensible (Payot, 2010).
- Francisco Varela, Evan Thompson et Eleanor Rosch, L’Inscription corporelle de l’esprit (Seuil, 1993) — pour la notion d’énaction.
- Donna Haraway, « Situated Knowledges » (Feminist Studies, 1988).
- Jacques Rancière, Le Partage du sensible (La Fabrique, 2000).