Du paysage contemplé au paysage vécu
Marseille est une ville façonnée par la mer. Elle en porte les reliefs, les usages, les récits et les tensions. Pourtant, le long de son littoral, la relation au rivage s’est progressivement transformée en une expérience distante, cadrée, majoritairement visuelle. La mer est là, omniprésente, mais souvent réduite à une image. La Corniche incarne cette contradiction. Infrastructure panoramique emblématique, elle donne à voir la Méditerranée tout en maintenant le corps à distance. Elle organise le regard, mais entrave le contact. Elle met en scène le paysage, mais empêche de l’habiter. Entre la ville et la mer, elle trace une ligne continue qui sépare autant qu’elle relie. Ce projet part de ce constat. Il observe un littoral intensément désiré, intensément pratiqué, mais rarement accompagné par l’architecture. Les usages existent — descendre vers l’eau, s’asseoir, attendre, plonger, se retrouver — mais ils se développent dans les marges, dans l’informel, dans des espaces non reconnus. Là où le paysage est surreprésenté visuellement, l’expérience sensible est fragilisée.
Habiter la Corniche propose un déplacement.
Déplacer l’attention du regard vers le corps.
Déplacer le projet de l’objet vers la relation.
Déplacer l’infrastructure de la rupture vers l’interface.
La Corniche n’est plus envisagée comme une simple ligne de circulation, mais comme un espace épais, habitable, capable d’accueillir des situations, des usages et des expériences. Il ne s’agit ni de la franchir, ni de la contourner, mais de l’habiter. De l’épaissir. De l’ajuster au réel. L’accès à la mer devient alors un projet en soi. Non pas un point unique, mais une séquence. Une descente progressive. Un ensemble de seuils, de paliers, de pauses. Une mise en relation entre la ville, la roche et l’eau. Chaque dispositif est pensé comme un outil d’attention, capable de révéler la topographie, de ralentir le mouvement, de rendre sensible ce qui traverse le lieu. L’architecture ne cherche pas à imposer une forme ni à produire une nouvelle image du littoral. Elle agit en retrait. Elle accompagne. Elle rend perceptible ce qui est déjà là. Elle donne une épaisseur spatiale et matérielle aux usages ordinaires, sans les figer ni les normaliser. Habiter la Corniche, c’est accepter l’incertitude comme matière de projet. C’est travailler avec les frictions, les variations, les temporalités multiples. C’est penser une architecture ouverte, évolutive, attentive aux corps et aux situations.
Ce projet affirme une position simple et persistante :
le littoral ne doit pas seulement être regardé, il doit pouvoir être vécu.
L’architecture a alors pour rôle non de représenter la mer, mais de rendre possible la relation.





